Histoires, coïncidences et hasard (Fr #3)

En conclusion de voyage, je me permets un texte geeky – rien à faire c’est ma façon d’être, une modalité d’existence parmi d’autres, incluant minéral, végétal et animal. Ni mieux, ni moins bien, étant, seulement pour quelque temps…

Comme cela peut être possiblement lourd, ne vous sentez pas mal de ne pas le lire. De mon côté, j’avais simplement le besoin de l’écrire. Pourquoi? Pour le savoir, il faudra vous résigner à lire ce qui suit…

 

“I am a storyteller, for better and for worse. I suspect that a feeling for stories, for narrative, is a universal human disposition, going with our powers of language, consciousness of self, and autobiographical memory. »

Traduction libre :

« Je suis un conteur d’histoires, pour le meilleur et pour le pire. J’ai l’impression que cette fascination pour les histoires est une propension humaine liée au pouvoir du langage, à la conscience de soi et à la mémoire autobiographique. »

Cette citation est d’Oliver Sacks, ce neurologue conteur d’histoires, dans son autobiographie “On the move: A life”.

Il est l’auteur de ce qui fut probablement le premier best-seller neurologique de l’histoire, L’homme qui prenait sa femme pour un chapeau.

Le psychanalyste suisse Carl G Jung aimait parler de coïncidences et les distinguer du hasard (je ne savais pas au moment où j’écrivais ces mots que quelques heures plus tard le hasard nous impliquerait dans un carambolage sur la I44 à l’entrée de St-Louis). Selon lui, une coïncidence donne l’impression d’arriver par hasard (elle n’a été prévue ou organisée d’aucune façon), mais ouvre la porte à une signification personnelle pouvant avoir un impact sur notre vision des choses et en conséquence sur nos actions.

Or, Oliver Sacks, l’auteur de la citation d’entrée, m’a accompagné tout au long de ce voyage (même si je n’ai à lui payer ni repas, ni chambres d’hôtel). Cette interaction virtuelle avait débuté avant le voyage. Je suis un abonné du New York Times, mon journal préféré (en passant vous y avez droit à la lecture de 10 articles par mois sans être un abonné). Quelque temps avant notre départ, j’y tombe sur une lettre du Dr Sacks qui a souvent collaboré avec le New York Times et le New York Review of Books. J’y apprends qu’il est mourant et trouve sa réflexion sur la vie particulièrement éclairante. Sans avoir lu l’oeuvre du Dr Sacks, j’ai toujours eu un oeil sur son travail – je le rappelle, je suis un fan de neurosciences; pour moi, la compréhension de l’être humain et particulièrement de sa capacité à être conscient de son existence ne peut se faire sans celle de ce qui se passe dans son cerveau. Platon, Aristote, Descartes et compagnie n’avaient malheureusement pas accès à ce que nous ont appris les scanners et autres mesures sophistiquées du fonctionnement de notre cerveau. Ce qui fait que malgré leur génie certaines pièces du puzzle ne leur étaient tout simplement pas disponibles.

La lettre du Dr Sacks faisait mention de son autobiographie (la citation du haut en fait partie). Quelques secondes plus tard, elle est dans mon iPad (un cadeau merveilleux de la technologie de l’information : une bibliothèque complète se trimbalant dans notre sac). Or, c’est ici que cela me ramène aux coïncidences de Jung, je découvre chez Sacks un frère d’esprit. Les “geek” éprouvent souvent ce sentiment de ne pas être comme les autres – passionnés par des sujets qui intéressent très peu de gens, des briseurs de party souvent mal à l’aise avec le “small talk” (j’envie ceux qui le sont).

L’être humain est ainsi fait qu’il est toujours réassuré d’apprendre qu’il n’est pas seul à ressentir les choses d’une certaine façon (la normalité étant le plus souvent définie par la quantité ou la qualité attribuée aux personnes pensant et agissant comme vous – cela peut parfois être dangereux, on l’a vu dans l’Allemagne nazie, un triste exemple). Cette lecture tombait aussi à point nommé. J’ai 66 ans (tiens, tiens, Route 66…) et trouve chez Sacks une très belle inspiration pour ce qui est à venir, continuer à traquer le phénomène de la conscience et du Sens.

Mais, pour une raison que j’ignore (notre conscience, aussi extraordinaire soit-elle, a beaucoup de limites), je cesse à un moment de lire l’autobiographie de Sacks. Quelques jours plus tard, je reçois une info-bulle du New York Times, Oliver Sacks est mort… Je suis surpris d’être touché personnellement (je ne l’ai jamais rencontré et finalement peu lu), c’est comme si j’avais perdu un frère même si je ne le connaissais pas. Dans cet article du NYT sur sa mort et sa vie, j’apprends qu’il avait enfin trouvé l’amour à 76 ans (c’est à la fin de l’autobiographie). Sacks était homosexuel (il n’est pas rare que cela mène à cet extraordinaire raffinement de pensée) et sa mère lui avait dit que c’était “une abomination” (excellent pour le moral!). Je suis intrigué par cette histoire d’amour tardive (à peine 6 ans sur une vie bien remplie de 82 ans). Je retourne donc à la lecture du livre en choisissant de sauter certaines sections pour tenter d’arriver à cette histoire d’amour (cela soulève aussi ma curiosité : j’ai toujours été intrigué par le fait que couples homosexuels et hétérosexuels vivent exactement les mêmes enjeux relationnels – à l’aveugle on ne saurait faire la différence – finalement c’est une question d’attachement dans laquelle l’orientation sexuelle a peu d’importance). Mais j’ai de la difficulté à trouver la section du livre où il en parle; en fait, c’est dans toutes les toutes dernières pages et il le fait très pudiquement alors qu’il avait parlé très ouvertement de sa sexualité de début de vie adulte plus tôt dans le livre; illustrant une autre fois que l’amour est vraiment plus un enjeu d’attachement que de sexe…

Mais, revenons-en aux coïncidences jungiennes. Dans ma recherche de ce fameux passage, je tombe sur une section du livre où il parle de sa relation avec Edelman, un prix Nobel. Edelman est probablement le scientifique qui s’est le plus approché d’une compréhension de la conscience. Mais ses livres sont imbuvables. Ce niveau d’intelligence est donné à très peu et je dois battre en retraite face à une telle complexité conceptuelle. Mais je suis réassuré d’apprendre qu’Oliver Sacks vivait le même problème que moi (encore le principe du je ne suis pas tout seul), il n’arrivait pas à saisir la théorie d’Edelman à partir de ses écrits. Mais, grâce infinie, il a eu la chance d’avoir des échanges avec lui qui lui ont permis de mieux comprendre sa théorie, théorie qu’il explique dans son autobiographie. Et ça m’a donc donné par ricochet, à partir de sa description, d’avoir enfin une fenêtre ouverte sur la théorie d’Edelman (je fais une autre tentative : A Universe of Consciousness: how matter becomes imagination est maintenant dans mon iPad – plus digestible pour le moment). Sacks remercie la vie d’avoir eu un accès (avant de mourir!) à une théorie de la conscience qui se tient scientifiquement – humaine principalement, mais probablement embryonnaire chez plusieurs animaux (la distinction n’est pas de nature, mais de complexité – encore un question de modalités d’existence quoi!). Et par ricochet, Sacks m’ouvre enfin une porte à cette théorie d’Edelman – je remercie aussi la vie de m’avoir gardé suffisamment longtemps pour y avoir moi aussi accès.

Alors voilà comment un simple article du New York Times donne une coloration à l’arrière-scène d’un voyage durant lequel on a beaucoup de temps pour réfléchir – ces longues heures sur les routes quand notre esprit vagabonde. Ces moments où on ne peut s’occuper de notre quotidien qu’on a laissé derrière soi à des milliers de kilomètres.

Sacks m’a réassuré : comme lui, j’aime ma vie comme elle est, cette quête jamais arrêtée de la compréhension du comportement humain… et en quelque part du Sens de l’Univers. Notre cerveau, voué d’abord à la survie (les drames sur la Méditerranée nous le rappellent), a dans sa boîte à outils la curiosité qui a la capacité d’activer notre dopamine (un neuro-transmetteur de notre cerveau) – je suis donc un addict à la dopamine activée par ce besoin de nouveauté qui trouve sa nourriture chez moi dans la connaissance (“want and get” dirait Marc Lewis) – on peut aussi être un addict de plein d’autres choses, la drogue, les voyages, les gadgets électroniques, les sports, le sexe, les nouveautés culinaires, le poker, le spa, etc. Le principe est toujours le même, “want and get” (activation de cette partie du cerveau que l’on appelle le striatum) – les options d’activation sont multiples.

Et une chose que nous ont appris les neurosciences et la psychologie, c’est que la complexité de notre biologie nous a conduits à devenir des conteurs d’histoires – un élément essentiel de notre conscience, organiser ce qui nous arrive sur une ligne continue, une trame narrative (qui laisse tomber beaucoup d’éléments de ce qui nous arrive moment par moment). C’est ce que je fais actuellement en écrivant ce texte et c’est ce que nous faisons tous – raconter des histoires sur nous et sur les autres, que ces histoires soient simples ou complexes, d’observations ou de jugements.

Élément essentiel : une histoire est toujours construite dans la perspective qu’elle puisse être écoutée ou lue – nous nous construisons toujours dans le regard de l’autre, présent ou absent. Par exemple, un texte comme celui-ci est en partie destiné à mes parents, tous les deux décédés, et à mes frères, tous les deux vivants. Un peu pour leur dire, voyez c’est cela mon univers personnel et il est partagé par d’autres personnes (le Dr Sacks dans ce cas-ci).

C’est un peu la même chose lorsqu’on lit un éditorial de journal et que l’on trouve que l’éditorialiste avance des points essentiels – on peut éprouver le besoin de le faire lire à d’autres comme si pour dire, voyez, voyez c’est une façon pertinente de voir les choses (cohérente à la nôtre bien sûr).

Voilà où coïncidences entre New York Times, Dr Oliver Sacks, voyage aux USA et mon histoire personnelle m’ont rappelé cette importante dimension de moi (une autre trouvera réponse dans quelques heures – retrouver enfants et petits-enfants, mes attachements affectifs) et où me conduira possiblement ma vie. Mais c’était sans compter sur le hasard.

Le hasard… Jeudi 4 septembre 2015 – il nous reste moins de 20 km à faire pour arriver au centre-ville de St-Louis. Nous sommes sur l’autoroute I44 et la circulation est rapide et dense. Devant nous une fourgonnette change brusquement de voie et frappe le véhicule à sa gauche. À cette vitesse et dans cette densité, rien à faire, cela devient une chaîne de tamponnages. La TT est toute petite dans cette rencontre forcée avec camionnettes et gros VUS américains – quelques secondes plus tôt, quelques secondes plus tard, quelques centimètres en avant, quelques centimètres en arrière… nous nous en sortons indemnes, réussissant presque à éviter cette grosse camionnette noire projetée sur nous (la TT en a gardé quelques égratinures et, semble-t-il plusieurs milliers de dollars de réparation). Et nous sommes encore en vie pouvant toujours raconter des histoires sur les coïncidences et le hasard…

Nous ne sommes pas des personnes nous racontant des histoires; ce sont plutôt ces histoires qui font de nous des personnes. Mais pour se les raconter, faut-il du moins être en vie! Cela renforce mon message de l’autre jour : “make the best of it” – on ne sait jamais quand elle va s’arrêter. Et une fois arrêtée, on ne peut plus se raconter ou raconter la moindre histoire.

pcousineau