Le plus gros arbre du monde (Fr #2)

On connaît la propension des Américains pour le “biggest in the world”. Bon, chaque peuple a ses petites manies, et je m’en amuse plus qu’autre chose. Chez nous, au Québec, on a souvent entendu que l’on voyait trop petit – comme quoi le spectre des possibilités peut être franchi d’une culture à une autre.

Mais ce dont j’ai envie de vous parler c’est de l’effet du langage dont un exemple m’a sauté aux yeux lors de notre visite dans le Sequoia National Park en Californie. C’était pour moi l’un des objectifs de ce voyage, pas l’effet du langage, mais plutôt la rencontre avec ces arbres géants et millénaires (l’un d’eux aurait 3200 ans – vous vous imaginez c’est quelque part durant l’empire égyptien, et bien avant Jésus-Christ, Aristote, ou Bouddha!). Je me disais depuis longtemps, il faut que je vois des séquoias avant de mourir – je ne suis pas malade à ce que je sache, mais aucune chance de vivre plus de mille ans comme ces vénérables êtres! Déjà les Redwood de la côte du Pacifique nous avaient mis en appétit. En fait, nous avons appris que ces derniers sont plus hauts que les Séquoias, qui sont eux plus larges et plus volumineux, et chez ces derniers le diamètre change peu avec la hauteur. Les Séquoias nécessiteraient l’altitude de la Sierra Nevada (je comprends enfin d’où vient ce nom retrouvé sur plusieurs vêtements ou équipements sportifs haut de gamme). Elle est en effet magnifique cette Sierra!

Bon, même en vacances le psychologue en moi ne s’endort pas (en fait je pense que ma façon de ressentir et de comprendre les choses depuis ma petite enfance m’a simplement indiqué le chemin de la psychologie, ce n’est pas un choix, ça s’est simplement imposé – je l’écrivais récemment, la conscience correspond souvent à une perception de notre activité mentale avec en prime, de temps à autre, quelques émergences créatrices). Alors le psychologue en moi a donc été fasciné par un autre phénomène humain. On nous fait savoir en entrant dans le Séquoia National Park que nous allons avoir la chance de voir le plus gros arbre du monde, le “Sherman Tree”. Pas le plus haut, mais le plus volumineux et le plus lourd du monde (ne me demandez pas comment on est arrivé à cette mesure). Mais le pauvre Sherman a perdu sa tête (je ne me souviens pas pourquoi). Donc, il n’est certainement pas le plus beau ou le plus intelligent (à moins que la tête des arbres, contrairement aux humains, n’ait rien à voir avec leur intelligence 😊). Par ailleurs, au gré de nos déplacements, plusieurs autres arbres nous sont apparus aussi intéressants, sinon plus beaux que les arbres vedettes du parc. Et de plus, nous pouvions les toucher, ceux-là n’étaient pas protégés par une clôture et n’étaient pas envahis par la foule. Donc, nous pouvions en toute liberté avoir une relation personnalisée avec ces arbres (à moins d’avoir des préjugés contre les relations entre les différentes formes de vie, dans ce cas-ci vie végétale et vie animale). Dans ces conditions, pourquoi choisir de faire la queue pour se faire photographier sous l’angle permettant de voir le nom (Sherman sur un écriteau) et l’arbre en question – ce n’est pas une interprétation de psychologue, c’est une observation, il y avait une queue de gens attendant dans une humeur bon enfant de se faire photographier (ou selfie) devant cet endroit unique au monde et décrit avec plusieurs étoiles dans tous les guides touristiques.

Retour à l’interprétation, voilà un effet spectaculaire du langage. On nous dit que c’est le plus gros arbre du monde et voilà une occasion unique de se faire photographier devant. Nous pourrons montrer par la suite à famille et amis la chance que nous avons eue de vivre cette rencontre unique entre Sherman et nous. Si aucun écriteau ou guide touristique ne nous avait informés que nous aurions le privilège de faire face au plus volumineux arbre du monde, je pense que la majorité d’entre nous ne lui aurait pas accordé plus d’importance que cela, je vous l’ai déjà dit, ce n’est pas le plus beau, il n’a même pas de tête!

Bon vous voyez, c’est cela qu’arrive à créer le langage, créer des événements où il n’y en a pas nécessairement. Si c’était possible, je proposerais l’expérience suivante. On enlève tous les écriteaux du parc et on ne distribue aucune brochure au sujet de tel ou tel arbre, on enlève aussi, bien sûr, les clôtures entourant les arbres vedettes du parc. Puis, on demande aux gens ce qu’ils ont préféré de leur visite libre du parc. Je suis certain que les avis différeraient grandement. On retournerait à des impressions, à des préférences personnelles. Je ne suis pas certain que le Sherman emporterait un vote de popularité. Le langage crée un monde et c’est le même monde virtuel que façonne les médias et les experts à tous les jours. Ainsi, à chaque fois que se produit un événement important, on fait venir des experts qui nous expliquent la signification de cet événement (journalistes, économistes, médecins, psychologues, ingénieurs, etc.). Ce sont ces experts qui nous diront comment percevoir et comprendre ces événements, qui nous indiqueront les « Sherman » de ce monde. Mais attention au langage, il peut nous pousser à faire la queue pour se faire photographier devant un arbre alors que d’autres sentiers libres de la foule nous permettent des moments de grâce, seuls avec les séquoias géants… et même la rencontre d’un ours (ça nous est vraiment arrivé – un jeune ours noir qui vaquait à ses affaires à quelques mètres de nous).

pcousineau