Ma spiritualité (FR #4)
Il faut croire que les voyages m’inspirent – c’est possiblement parce que j’y dispose d’un peu plus de temps. Après ce long silence sur mon blogue, voilà qu’un nouveau sujet s’impose (spontanéité) – j’ai déjà souligné que je ne voulais surtout pas m’imposer (obligation) une quelconque pression à ce sujet[1].
Quelques balbutiements à Montréal, mais c’est dans un café parisien que je me lance[2] ; la serveuse a eu la gentillesse de m’attribuer la table réservée aux employés, ce qui me permet d’écrire tout en sirotant un café malgré la forte affluence pour le dîner (le déjeuner français). Je suis à Paris pour y donner quatre jours de formation, une facette fort plaisante de mon travail (gratitude à la vie).
Le contexte de ce billet : internet me permet de faire l’expérience de la « Diamond Approach » dont Almaas (c’est son nom d’écriture) est le père spirituel[3]. Je pense en avoir déjà parlé sur mon blogue. Il y a aussi été déjà question de ma Quête de Sens qui revient comme cela, sans prévenir, de temps à autre. Est-ce que la spiritualité peut ajouter quelque chose à notre intentionnalité de la vie de tous les jours, ou encore à la quête psychologique ou scientifique ? Est-ce une façon de chercher à donner du sens à ce qui fondamentalement n’en a pas ? Ou sens il y a, mais l’espoir de l’identifier demeure hors de portée de notre capacité cognitive?
Ou pourrais-je finalement m’en approcher, ne serait-ce qu’un tant soit peu ?
J’ai déjà mentionné que pour moi une spiritualité ne doit pas exiger de laisser son intelligence à la porte du Temple, de quelque nature puisse être la croyance. La démarche d’Almaas ne me le demande pas. Aussi, j’aime bien son point à l’effet que la spiritualité implique les dimensions expérience et compréhension. Si Vérité il y a, elle doit se découvrir à travers mon expérience puisque ce n’est qu’à travers celle-ci qu’elle peut se manifester, étant donné ma condition d’humain ; mais une expérience que je ne comprends pas, ne peut répondre à ma Quête de Sens et de Transformation (ma Vraie Nature).
Voici comment j’ai compris une partie de cette réflexion d’Almaas. Notre quête de compréhension fonctionne en gros comme ceci : on observe des patrons (patterns) à l’extérieur ou à l’intérieur de nous et on leur donne du sens. Pensez à Newton et à la légendaire chute de la pomme (du moins c’est le fruit dont j’ai le souvenir). Il observe que ce qui tombe se dirige toujours en direction du sol. Ça, c’est le patron (la première partie de notre équation). Mais notre cerveau, ou l’activité qui en émerge, ne s’arrête pas là : pourquoi l’objet tombe-t-il au sol plutôt que de s’envoler au ciel (avouez que c’est une fascinante question) ? Newton a fini par y donner une réponse (ne m’en demandez pas plus sur comment il y est arrivé), soit la loi de la gravité, qui deviendra une force fondamentale de la physique. Il a ainsi donné du sens au patron observé (la deuxième partie de notre équation). Patrons et sens s’enchevêtrent sans fin dans les constructions du discours humain. Cela était déjà vrai avant l’arrivée de la pensée scientifique. Ainsi, on observe un cycle régulier (patron) dans les températures et la floraison et on le qualifie de saisons. On pourrait y avoir donné du sens en disant qu’un dieu en a décidé ainsi, ou qu’une tortue située au bas de la terre la fait tourner… ou encore, on l’explique par le rapport de distance, de vitesse, de rotation et d’axe entre les positions du soleil et de la terre. Quelle que soit l’explication donnée, elle apportera un sens à un patron observé. Dans une culture ou une sous-culture donnée, à une époque donnée, le sens consensuel définira ce que l’on appelle la Réalité.
Le rapport avec la spiritualité ? Les patrons et les sens qu’on leur prête ne sont jamais à court de patrons plus fondamentaux entraînant dans leur trainée des niveaux plus profonds de sens. Je vous propose une illustration du processus sur quatre niveaux (choix purement arbitraire de ma part).
1) Un premier niveau : la métaphore du flipper (« pinball machine »)
Nos états subjectifs peuvent se succéder tels une boule projetée d’une borne à l’autre dans un flipper (coïncidence : accueilli dans une soirée à Paris, on m’a invité à jouer sur un flipper récemment récupéré. Voilà que ma métaphore s’incarne dans la réalité – très jungien !).
Imaginons la séquence psychologique suivante (le patron) :
Je me sens nul et sans intérêt – Je m’enivre pour fuir cet état subjectif désagréable – Je me sens coupable de m’être enivré – Je prends la résolution de ne plus boire d’alcool…. Je me sens nul et sans intérêt (a) – Je m’enivre (b) – Je me sens coupable de m’être enivré (c) – Je prends la résolution de ne plus boire d’alcool (d) … Tels une boule dans un flipper mes états subjectifs sont projetés dans un cycle récurrent. Ici, le sens donné est fusionné à chaque état subjectif spécifique : (a : j’éprouve un malaise) – (b : j’éprouve le détachement de l’enivrement) – (c : je me sens coupable) – (d : je suis résolu à ne plus consommer). Selon son point de chute dans la séquence, cette personne m’offrirait en sus une explication congruente à son état : « Je ne mérite pas l’amour de mes proches… Pourquoi s’en faire avec la vie… C’est décidé, je ne toucherai plus à la moindre goutte d’alcool, etc. »
2) Un deuxième niveau : une construction narrative pouvant être qualifiée de mentalisation
Et si notre personnage virtuel décidait de consulter un psychologue utilisant la thérapie des schémas (pure coïncidence bien sûr !), un autre patron serait reconnu. Il pourrait prendre la forme suivante.
- a) Notre personnage se sent fondamentalement nul et sans intérêt (schéma Imperfection), une narration construite sur une histoire de carence infantile (schéma Carence affective) : ses parents trop investis dans leur propre quête narcissique n’ont pas répondu à ses inlassables sollicitations de regards significatifs (« regarde maman, regarde papa »). En réaction, il a développé une stratégie de contre-attaque dans laquelle il cherche à impressionner autrui (provoquer un regard sur lui) par des réalisations exceptionnelles (schéma Exigences élevées). À chaque échec stratégique (pas suffisamment exceptionnel), il retrouve ce qu’il éprouve comme étant sa vérité émotionnelle fondamentale, soit je suis nul et sans intérêt. C’est le malaise (Mode Enfant Vulnérable).
- b) Ne pouvant plus tolérer ce malaise, il s’enivre pour s’anesthésier (Mode Protecteur Détaché).
- c) Lorsqu’il dégrise et qu’il réalise l’état dans lequel il était, et possiblement le souvenir de certains commentaires ou comportements déplacés (honte), il éprouve un sentiment de culpabilité, utilisant des propos dénigrants à son égard, « un médiocre méritant le mépris et les invectives » (Mode Parent Punitif).
- d) En réaction à sa culpabilité, il se dit qu’il doit absolument mettre fin à cette dépendance à l’alcool (mode Contre-attaque). C’est sa résolution. Il y croit… temporairement.
Le cycle a – b – c – d (le patron) se répète, mais le sens qui lui est donné est défini à travers un modèle conceptuel du fonctionnement humain, dans ce cas-ci celui de la thérapie des schémas. Ce construit narratif donne ainsi un nouveau sens à l’expérience, soit une façon de composer avec un malaise (Mode Enfant Vulnérable) lié à un manque subjectif (Schéma Carence affective) et à sa construction narrative, « je suis nul et sans intérêt » (Schéma Imperfection).
3) Un troisième niveau : si cette quête impérieuse d’un regard extérieur pouvant me signifier comme étant valable (besoin de validation), instigatrice de la séquence décrite plus haut (le malaise), pouvait évoluer de l’extérieur vers l’intérieur, de cette quête irrésistible du regard admiratif de l’autre vers une plus grande capacité d’auto-validation.
Imaginons que le processus thérapeutique avait permis l’évolution suivante : la quête compulsive du regard validant d’autrui sur des réalisations exceptionnelles a perdu de sa prégnance en faveur du développement d’un pôle interne d’auto-validation (même si je tiens compte des réactions d’autrui, je suis le juge ultime de mon expérience). Ce que l’on appelle image de soi serait ainsi moins à la merci des aléas des réactions d’autrui, qui le plus souvent reposent sur leur propre part de subjectivité personnelle (mais où est cette foutue objectivité). Cette plus grande capacité de régulation personnelle et d’autonomie affective (Mode Adulte Sain) aurait pour conséquence de diminuer significativement les périodes de malaise initiant le cycle qui conduisait à la consommation d’alcool.
Cette évolution vers un patron subjectif et comportemental différent trouvera aussi sa signification dans la conceptualisation psychologique. Le sens donné le sera à l’aide de termes comme développement personnel, soi-en-contexte, affranchissement de ses conditionnements, plus grande maturité, mode Adulte Sain, etc.
L’autre ne serait plus perçu dans un simple rapport à soi (m’apprécie ou ne m’apprécie pas), mais plutôt comme une personne avec ses propres patrons et le sens qu’il leur donne.
Cette autonomie affective conduit à un nouveau rapport avec le monde. Puisque je suis une personne séparée, différentiée (même si toujours en relation), c’est moi qui devrai donner une direction à ma vie (ne se limitant plus à plaire ou déplaire à autrui). Ce nouveau patron, impliquant une responsabilité de choix personnel, pourrait conduire à une construction de sens dans laquelle le destin de l’Homme repose finalement sur un engagement existentiel assumé.
Aussi, dans ce monde, tout est interaction – la réalité se construit à travers des interactions d’intentionnalité. Je ne peux pas être objectivement égoïste – il faut que quelqu’un, quelque part ait attendu ou espéré quelque chose de moi ; ma non-réponse à cette attente, ressentie comme étant légitime par cette personne, pourrait faire de moi un égoïste à ses yeux. Dans cette façon de voir, l’étiquetage (égoïste, généreux, gentille, méchante) est un autre patron disponible à l’observation que je peux comprendre comme une cohérence cognitive donnée à une interaction subjective (le sens).
4) Un quatrième niveau : et si on poursuivait notre quête encore plus loin en voyant les trois niveaux précédents comme une réalité unique se manifestant simplement sous différentes formes. Almaas avance, à l’ombre de son sourire un peu moqueur, qu’un ego grandiose est simplement l’une des multiples formes que prennent Dieu, la Vérité, la Vraie Nature, l’Amour… Une forme parmi d’autres, mais formes toutes reliées entre elles.
Une limitation réside dans le fait d’amalgamer ou de fusionner la Vérité à l’une de ces formes : le plus important, c’est l’argent et le pouvoir, ou le plus important, c’est une répartition parfaitement égale des richesses – vous devez croire en Dieu, ou il faut promouvoir l’athéisme pour débarrasser le monde de ses superstitions – glorifier ses réalisations ou être humble dans la réussite.
Refuser l’une des facettes de Dieu sous prétexte qu’elle ne nous plait pas ou qu’elle ne nous apparaît pas suffisamment digne, noble ou réalisée, est une façon de s’éloigner de la Vérité. Parce que Dieu (ou la Vérité, l’Amour, la Vraie Nature, etc.) englobe Tout. Il m’est personnellement impossible de parler de spiritualité si elle exclut ce que la biologie, la psychologie ou l’anthropologie m’apprennent sur le comportement humain… Et bien plus encore, toutes les forces reconnues par la physique, tous les systèmes mathématiques explicatifs (comme la théorie des systèmes dynamiques non-linéaires)… et tous les comportements humains aberrants (sous la relativité de mon regard) qui tapissent nos informations quotidiennes.
Et si l’on se demandait plutôt, qu’est-ce qui relie tout cela ?
Je choisis un exemple. Dans ce que j’ai toujours observé et observe encore chez moi et autour de moi, je retrouve de façon presque certaine ce besoin humain de susciter l’intérêt dans le regard de l’autre – nous avons besoin d’être vus, écoutés par l’autre (Sartre n’a-t-il pas écrit que l’enfer c’était les autres – j’y ajoute régulièrement, le ciel aussi). On recherche l’approbation, le respect, la validation, l’accord, l’admiration, etc. À un niveau subjectif, il ne faut pas chercher longtemps pour entrer en contact avec cette intention ; elle est l’une des plus fondamentales de la quête psychologique humaine.
Certainement, on ne peut pas ne pas la voir chez le jeune enfant qui vient de terminer son dessin et qui mobilise tout son être dans cette quête, « regarde maman… regarde papa ». François Dumesnil, psychologue québécois, décrit cela comme une étape essentielle de l’élaboration de la version psychique de soi. Qui suis-je, je suis celle ou celui qui vient de produire ce beau dessin – je suis gentil ou mauvaise – je suis brillante ou nul… ainsi de suite.
Il n’y a pas consensus chez les psychologues quant à l’importance ou au destin de cette quête. N’est-elle qu’une affaire d’enfants et sans importance réelle sur notre vie adulte, est-elle une étape dont la résolution influencera toute notre vie adulte, peut-on vraiment s’en dégager, son empreinte régentera-t-elle notre vie adulte comme si nous étions toujours un enfant impuissant, peut-on devenir un adulte psychique qui saura s’auto-valider d’une façon flexible et adaptée, et si oui quel impact l’autre conservera-t-il sur nous ?
Alors, quand je m’assois sur le tatami de ma salle de méditation ou dans le pavillon de mon jardin pour méditer, qu’arrive-t-il de cette quête d’être quelqu’un ? La question est souvent plus brulante si je médite en groupe ; est-ce que le Maître s’intéresse à moi, est-ce que je médite moins bien que les autres, etc. ?
Comme le soulignent souvent les guides du Diamond Approach, est-ce que j’essaie de contourner ou de survoler la structure de mon ego (bonne chance !) ? Ou est-ce que j’accepte de plonger avec curiosité dans mon expérience sans déterminer à l’avance si elle est correcte ou non ? Et pourquoi ne pas réaliser que la conscience de mon expérience est la conscience d’une facette de la Vérité… et que la meilleure façon de le savoir est d’explorer cette expérience plutôt que de la contourner ou de chercher à l’étouffer ?
INQUIRY[4]… est une technique spirituelle qui m’inspire. Elle répond à une profonde cohérence qui m’a toujours habitée, ne rejeter aucune facette de la réalité sur laquelle ma conscience peut se poser. Je peux enfin ne pas avoir à laisser mon intelligence à la porte du Temple.
Plusieurs approches spirituelles nous informent d’avance de ce que nous cherchons à atteindre : l’impermanence, l’union avec Dieu, le détachement de nos désirs ou de nos attentes, la paix intérieure, etc. Une recherche qui sait d’avance ce qu’elle va trouver (ou de ce qu’elle doit réussir à trouver) est-elle une véritable recherche ? D’autres sont arrivés à ces endroits, dont plusieurs grands sages ; et il n’est pas impossible que je me retrouve éventuellement dans des lieux proches, mais je ne le sais pas encore. Oui, peut-être que les témoignages de certains grands sages me permettront d’identifier ce que je porte de similaire en moi (et les probabilités sont certainement fortes), mais je souhaite le découvrir en toute liberté, sans nécessité de m’y accrocher ou de contraindre ma recherche.
M’asseoir sur mon tatami en faisant face ou avec l’Univers, en faisant face ou avec l’Histoire, en faisant face ou avec mon histoire et toutes les traces qu’elle a laissées, en faisant face ou avec mes intentions d’approche ou de fuite, en faisant face ou avec toutes les émergences de mon cerveau (incluant tous ses « frémissements neuronaux[5] ») dans ses interactions avec son milieu. J’ai trouvé un chemin qui me convient pour chercher la Vérité, Dieu, la Vraie Nature, l’Amour…
[1] Mon début de lecture du volume récent The Enigma of Reason de Hugo Mercier et Dan Sperber (Harvard University Press) qui attribuent comme première fonction à la raison, la justification personnelle, pourrait m’amener à me questionner sur cette affirmation!
[2] Mais encore une fois, le temps m’a rattrapé… c’est seulement plusieurs semaines après mon retour à la maison que j’ai finalement accouché de ce billet.
[3] Une belle introduction d’Almaas à cette approche est Spacecruiser Inquiry : True Guidance for the Inner Journey (Shambhala).
[4] La méthode proposée par Diamond Approach.
[5] Je voulais trouver un moyen de placer cette magnifique analogie rencontrée dans ce fascinant ouvrage de Jean-Philippe Lachaux, Le cerveau funambule (Odile Jacob).
Une belle intégration de l’identité dans le processus spirituel.
Venant de toi, Daniel, qui a si profondément réfléchi à de telles questions, ça ne peut que faire plaisir.