Retour sur les lucioles (FR#5)

Retour sur les lucioles

Assis devant mon jardin à la tombée de la nuit, je remarque ces flashs issus des profondeurs de la broussaille, ce spectacle de lumières offert par des lucioles.

Quels que soient les mécanismes à l’origine de cette actualisation d’énergie, je les interprète comme des pulsations de l’univers. Ces points lumineux distribués dans le jardin s’allument et s’éteignent dans un ballet aux allures synchronisées. N’est-ce pas le propre de la vie, manifester une actualisation d’énergie dans une pulsation plus ou moins longue créant une impression d’existence avant de se fondre à nouveau dans le grand Tout ? Il semblerait que chez plusieurs formes de vie cette pulsation n’a d’autres propriétés que d’être… alors que quelques-unes s’attribuent, à travers un discours narratif, le sentiment d’une existence particulière entraînant joies et tourments subjectifs (très shakespearien !).

Ça doit être mon âge qui provoque cette relative distance d’avec mon Ego et qui m’amène occasionnellement à ce « je suis » restant sans suite lors de séances de méditation. Le « je suis » avec suite (bon ou mauvais, éclairé ou con, etc.), de son côté, a été autant source de souffrances que d’extases lorsque l’Ego subit défaites ou victoires… défaites ou victoires issues de l’histoire qu’il s’était raconté à lui-même. Si je deviens ceci ou cela… la vie sera tellement extraordinaire. En grande partie par chance, la vie m’a fait plusieurs fois cadeau de ceci ou cela… sans jamais devenir aussi extraordinaire que je l’avais imaginée. N’aurais-je pas vécu ceci ou cela, serais-je toujours dans l’illusion que cela m’avait fait défaut ? Le deuil est plus facile à faire lorsqu’on réalise par l’expérience que l’extase ne s’y trouve pas.

Je ne serais pas surpris d’apprendre que pour plusieurs[1] les lucioles n’ont aucune importance, qu’elles ne méritent pas plus qu’une simple connaissance de leur existence[2], et encore… Qu’est-ce qui est important, en fait ? Ce que nous, les humains, déterminons ce qui l’est. Et au rythme où nous détruisons la planète et les autres espèces, il semble que nous ayons décidé que ce qui est important, c’est nous. Mais, comme le chien qui se mord la queue, notre quête est en train de l’avaler.

Mais je n’en veux pas aux humains, espèce, d’ailleurs, dont je dois bien admettre faire partie. N’ai-je pas passé ma longue carrière de psychothérapeute (45 ans bientôt) à essayer de « nous » comprendre ?

Puisque comme les lucioles nous sommes de simples pulsations de l’univers[3], qu’est-ce qui nous en distingue tant ? La complexité tout simplement, celle de notre organisation neuronale en particulier. Est-ce que cela nous donne accès à une forme d’existence autre ? Oui et non ; l’énergie s’actualisant dans une organisation sophistiquée, oui[4], mais respectant toujours le principe des règles de l’homéostasie[5].

Reprenons depuis le début, en termes absolus nous ne sommes ni mieux, ni pire que les lucioles. Nous sommes des pulsations de l’univers, c’est déjà pas si mal. Je concède sans problème que nos pulsations énergétiques se manifestent à travers des systèmes beaucoup plus complexes que ceux des lucioles. Je serais ainsi fort surpris d’apprendre que les lucioles éprouvent des sentiments et réfléchissent consciemment à de nouvelles solutions adaptatives. Mais est-ce que la complexité change la nature des choses ?

Il y a plusieurs années, alors que je marchais, la réflexion suivante m’est venue : en fait, ce que nous faisons principalement au niveau mental, c’est de gérer nos états affectifs – chercher à sortir d’un état subjectif désagréable, chercher à créer, maintenir ou augmenter un état subjectif agréable. En quoi cela peut-il avoir une telle importance dans la vie d’une personne ? La réponse est venue plus tard, nos affects sont le thermomètre de notre niveau de satisfaction et notre satisfaction est liée à notre niveau d’adaptation.

Nos sentiments et nos émotions ont une fonction, ils ne sont pas en premier lieu matière à poésie et romantisme. Comme dans tout ce qui émerge de la biologie, la survie, l’amélioration de l’adaptation, la reproduction nous attendent nécessairement au tournant du chemin. Et nos émotions nous indiquent jusqu’à quel point nous y arrivons.

Ces idées ne me sont évidemment pas venues du néant. J’ai été énormément influencé par des penseurs et scientifiques (bien compris ou non) comme Spinoza, Jaak Panksepp, Antonio Damasio, Daniel J Siegel, Marc Lewis, Edward O Wilson, etc.

Mais, me direz-vous, nos pulsations énergétiques apparaissent plus complexes qu’une simple dichotomie entre états subjectifs désagréables et agréables. C’est la formidable illusion que permettent le langage et la nécessité de cohérence qui en découle. Il est peu contesté que le développement cortical de l’humain est ce qui le différentie principalement des autres mammifères. Et c’est ce qui a permis, entre autres, le langage, le raisonnement, la réflexion et la conscience de soi. L’affectif va maintenant devoir s’inscrire dans une trame narrative exigeant une cohérence. Et puisque cette cohérence est virtuelle (construction langagière) nous assistons à la création d’une multiplicité d’univers personnels et sociaux qui seront plus ou moins en harmonie avec nos besoins physiques, psychologiques et sociaux. Comme :

C’est Dieu qui a créé l’Univers – Je dois me priver de nourriture sinon je serais grosse et laide, ce qui conduira à mon rejet – Tout est lutte de pouvoir ; il vaut mieux être la personne qui le possède – L’espèce humaine est l’aboutissement de la création et a droit de regard sur toute autre forme de vie, végétale comme animale – Je suis supérieur (ou inférieur) aux autres – Préserver notre culture est une valeur incontestable.

Etc.

Une fois que nous avons adopté un univers, il y aura cette forte propension à le défendre avec force, comme s’il était devenu aussi vital à notre survie que de manger ou de boire. N’êtes-vous pas étonnés d’observer avec quelle véhémence des personnes tiennent à avoir raison lors de discussions qui n’ont dans les faits strictement aucun impact sur la réalité ? Notre besoin de cohérence pouvant s’appliquer à une multitude d’univers virtuels créés par notre capacité au langage m’apporte une cohérence au fait que nous nous percevions si différemment des lucioles (😊) !

 

[1] Humains bien sûr, qui ou quoi d’autre !

[2] Non, je n’ai pas l’intention de fonder un groupe de défense des lucioles !

[3] Vous auriez beaucoup de difficulté à me convaincre du contraire.

[4] Même si certains humains nous en font douter tous les jours 😞.

[5] Voir le récent ouvrage d’Antonio Damasio, l’un de mes penseurs favoris, The Strange Order of Things : Life, Feeling, and the Making of Culture. New York: Penguin Random House (2018). Il a été traduit chez Odile Jacob sous le titre L’Ordre étrange des choses : la vie, les sentiments et la fabrique de la culture.