Le besoin de cohérence (FR#7)
L’existence d’impératifs physiologiques comme la faim ou la soif, ou de systèmes affectifs comme la peur ou la rage crée peu souvent de controverses chez les observateurs de l’espèce humaine[1]. Les choses se corsent un peu plus lorsqu’il est question de systèmes plus complexes. Justement, ce billet se penche sur un besoin appartenant à un système complexe que je place souvent en tête de peloton lorsque je tente de faire sens du fonctionnement d’une personne, je pense ici au besoin de cohérence. Que notre comportement apparaisse cohérent ou non aux yeux d’autrui, nous avons besoin de croire qu’il l’est. L’illusion ne crée pas tellement de problème au fonctionnement neuronal ; en fait, elle a plutôt tendance à l’harmoniser.
Vous savez que mes billets sont le plus souvent lancés à la suite d’un hasard, une coïncidence qui provoque une envie d’écrire, le plaisir de retrouver le clavier sous mes doigts[2] . Cette fois-ci c’est la lecture d’une étonnante production d’Edgar Morin qui a été l’un de mes maîtres à penser[3] d’une époque plus lointaine de mon existence. Étonnante, parce qu’à ce que j’en comprends, il a écrit « Les souvenirs viennent à ma rencontre », un livre de plus de 700 pages, alors qu’il approche de ses 100 ans. Donc, une mémoire autobiographique en si bon état à cet âge. Facile à saisir que cela m’ait autant fait plaisir, ça me donne de l’espoir[4], il n’est pas impossible de continuer à bien fonctionner mentalement même à l’aurore d’un siècle d’existence. Quand il nous reste moins d’années à vivre que celles qui sont déjà passées, ces petits détails comptent 🤔.
Edgar Morin, cet intellectuel et humaniste colossal, a été un résistant lors de la Deuxième Guerre mondiale, mon père y a été un participant volontaire (Canadien en Europe). Edgar Morin a été de cette époque où les idées avaient autant d’importance que les aspects concrets de la vie… elles étaient « l’opium des intellectuels[5] ». Mon adolescence y a baigné ; elle en a même souffert puisque mon fonctionnement névrotique d’alors m’obligeait à une totale abdication à la Vérité, qu’après avoir trouvé (une exigence plutôt démesurée, vous en conviendrez) je devais actualiser de façon absolue, sans le moindre compromis… rien de moins. Or, je l’ai appris, la vie profite d’une flexibilité, ne serait-ce que celle de reconnaître la réalité des choses et des êtres (no way around). Ça peut paraître évident, mais ce ne l’est pas lorsqu’on donne tout ce pouvoir aux idées. Mais une autre chose que j’ai apprise, c’est que les idées ne sont pas ce qu’elles laissent paraître. C’est pourquoi le problème qu’il y a à adhérer à une idéologie, c’est qu’il y a certitude qu’elle va s’avérer fausse à un moment donné. Et quoi qu’elles prétendent être, les idées n’ont aucun moyen d’arriver à s’extirper de notre « embodiment », de notre incarnation corporelle ; ça, c’est Antonio Damasio qui m’en a définitivement convaincu. Donc, dans ma compréhension des choses, une idée doit s’incarner, faire le test de toutes les dimensions de la réalité qui nous sont accessibles.
Revenons-en au déclencheur de ce billet. En lisant cet ouvrage d’Edgar Morin ce matin (qu’importe lequel), aux aurores (avec un cerveau qui bouillonne déjà à la dopamine), je tombe sur un paragraphe dans lequel il explique comment il a à un certain moment cru que le communisme soviétique représentait l’espoir du monde (une autre addiction aux neurotransmetteurs qui a fait son temps) :
« … je me convaincs que la victoire soviétique, en faisant cesser l’encerclement capitaliste, permettra l’avènement d’une merveilleuse civilisation conforme à l’idéologie communiste de fraternité et d’émancipation humaine, non seulement en Union soviétique, mais en Europe et au-delà. Les romans de Malraux, La Condition humaine, Le Temps du mépris, L’Espoir, faisaient de ses héros communistes des modèles exaltants, évoquaient l’épopée héroïque des révolutionnaires et leur martyre. Les communistes devenaient dans mon esprit comme les premiers chrétiens. J’occultais le fait que le communisme avait engendré des bourreaux, je voyais qu’il avait produit et continuait de produire des saints et des héros. »
(Edgar Morin, Les Souvenirs viennent à ma rencontre, Fayard, p. 104)
Vous comprenez ce que je disais plus tôt sur l’harmonie neuronale créée par les illusions ? C’est faux, mais c’est harmonieux ; les objections sont simplement mises de côté et le tout flotte dans le sens du courant.
C’est comme si je retrouve dans les quelques phrases de cet extrait des lignes directrices de ma vie… comme un signe que notre destin est lié à celui de certaines personnes sans que l’on sache trop comment[6].
Notre mémoire autobiographique est celle qui est la plus plastique. Comme un tableau inachevé, elle peut être retouchée à tout moment. Un nouveau contexte nous amène à revoir pour une nième fois certaines périodes de notre vie, à leur donner un sens légèrement ou radicalement différent. Donc ce passage emprunté à ce livre d’Edgar Morin me conduit à reformuler une autre fois certaines lignes directrices de ma vie, pourtant déjà visitées dans ce blogue. Cela risque d’être probablement un peu moins déroutant que mon billet précédent sur l’Infini même si ça vient toujours du même cerveau (certain.e.s pourraient croire que par moments il déraille) 😊.
Déjà, dans ma jeune enfance, et ce jusqu’au début de ma vie adulte, je devais être certain d’avoir identifié une Vérité et d’y consacrer ma vie. En écart avec Edgar Morin, le communisme n’en a jamais fait partie, j’étais plus du côté de la religion, du spirituel. Je l’ai déjà mentionné sur ce blogue, cela avait finalement abouti au projet de devenir jésuite, ordre que je considérais comme la branche intellectuelle de l’Église catholique et dont avait fait partie l’une de mes idoles à l’époque, Teilhard de Chardin.
Consacrer sa vie à la « vraie » idéologie comporte évidemment l’énorme risque de se tromper et de se retrouver ainsi avec la souffrante expérience de devoir un jour en faire le deuil quand par malheur on croit réaliser qu’on a choisi le mauvais camp[7]. Et comme aujourd’hui je considère que le problème qu’il y a à adhérer à une idéologie, c’est qu’il y a certitude qu’elle va s’avérer fausse à un moment donné, on peut donc comprendre avec quel enjeu névrotique je me retrouvais à l’époque[8]. C’est cette période de mon existence dont le souvenir est réactivé par le livre d’Edgar Morin.
Et pour rajouter aux coïncidences l’extrait de ce livre cité plus haut fait référence à André Malraux et à La Condition humaine, livre qui avec L’Étranger de Camus ont fait définitivement basculer tous les paradigmes à la base de ma conception de la vie construite de l’enfance à l’adolescence.
J’ai déjà mentionné qu’à la conclusion de l’Étranger, le protagoniste attendant en prison son exécution reçoit la visite d’un prêtre qui, essayant de l’amener à Dieu, lui dit finalement qu’il va prier pour lui. Cela déclenche un état de rage chez lui : « Alors, je ne sais pas pourquoi, il y a quelque chose qui a crevé en moi. Je me suis mis à crier à plein gosier et je l’ai insulté et je lui ai dit de ne pas prier. Je l’avais pris par le collet de sa soutane. Je déversais sur lui tout le fond de mon cœur avec des bondissements mêlés de joie et de colère. Il avait de l’air si certain, n’est-ce pas ? » Et c’est ce qui suit qui a provoqué d’une seule phrase un véritable cataclysme dans mes croyances : « Pourtant, aucune de ses certitudes ne valait un cheveu de femme[9]. » Je venais de faire la première expérience d’une vérité incarnée (« embodied ») — aucun effort intellectuel n’était nécessaire pour faire vibrer cette certitude de vérité (subjective, bien sûr) à l’intérieur de moi… une vérité émotionnelle arriverais-je à nommer plus d’un demi-siècle plus tard sous l’influence de mes collègues de la thérapie de la Cohérence.
Quant à La Condition humaine de Malraux, ce livre s’est attaqué (par effet collatéral comme il est dit aujourd’hui) au pouvoir que pouvaient avoir les idéologues sur moi[10]. Dans une idéologie prétendant défendre une Vérité, il n’est pas rare que le service de la Cause l’emporte sur toutes les autres considérations, pouvant même conduire dans les cas extrêmes au meurtre d’autrui et au suicide, même si la vie est le seul bien que nous possédions vraiment. Or, dans le roman de Malraux, un protagoniste communiste, « Tchen », en arrive à se lancer avec une bombe sous une voiture avec l’intention de faire disparaître un général ennemi. Ici aussi, comme avec L’Étranger de Camus, il y a eu révolution brutale dans mon système de croyances[11] ; il était subjectivement évident pour moi (encore cette vérité émotionnelle) que Tchen ne sacrifiait pas sa vie à la cause communiste, il donnait un sens ultime à la sienne. Tout ce que l’on éprouve de la plus noble action à la plus abjecte (selon de multiples points de vue) doit nécessairement reposer sur un système de cohérence, lui-même indissociable de notre corps, particulièrement de notre fonctionnement neuronal.
Notre cerveau se nourrit de cohérence comme notre estomac de nourriture. Pour moi, Tchen ne faisait aucunement un geste altruiste, il cherchait à régler son problème une fois pour toutes ; il mourrait dans un état de cohérence et n’aurait plus à en trouver ou à en maintenir d’autres par la suite. Heureusement (dans mes cohérences à moi), peu de gens optent pour une solution aussi radicale, celle de se priver de vie dans le but de lui donner du sens.
Mais je n’y échappais pas non plus, cette réalisation venait aussi régler chez moi des enjeux de cohérence. Déjà, dans ma période de croyance religieuse, période où cette croyance en Dieu m’obligeait irrémédiablement à me consacrer à son service (comme les communistes au service du parti), il m’était très difficile de réussir à intégrer ce que je voyais dans les presbytères alors que j’étais servant de messe. Les prêtres, les représentants de Dieu sur terre, faisaient souvent preuve d’une petitesse, d’une mesquinerie que mon cerveau avait le plus grand mal à intégrer à cette idée de représentants de Dieu. Cela me demandait des déformations de la réalité comme celles auxquelles fait référence Edgar Morin dans : « J’occultais le fait que le communisme avait engendré des bourreaux. ».
Or, la mission de « Tchen » venait de jeter la base de la direction qu’allait prendre toute ma quête intellectuelle et spirituelle de la suite de la vie. J’avais trouvé ma cohérence, comprendre comment la biologie, la psychologie et la sociologie, particulièrement, me donnaient accès à la cohérence humaine et à son intentionnalité.
Rien de ce qui est humain n’échappe au besoin de cohérence. La cohérence est pour le mental ce que l’homéostasie est pour le corps.
Un exemple simple ? Attardez-vous aux discussions lors de réunions familiales ou avec des amis. Observez comment nous tenons tous à une cohérence. Pour exemple, celui tout simple du besoin d’avoir raison même si la discussion n’aura aucun impact concret sur la réalité. Il arrive que le ton monte, qu’on s’engueule même dans le but d’enfin faire comprendre à l’autre qu’il ou elle a tort. Le sous-script n’est-il pas alors que je ne peux pas me permettre de perdre cette façon de voir et comprendre les choses, cette vision du monde et de moi-même que je me suis créée et qui me réassure sur le rôle que j’y tiens ?
Pour revenir à ce qui a déclenché cette réflexion chez moi, le livre « Les Souvenirs viennent à ma rencontre », il m’a rappelé ce qui a fini par créer de la cohérence chez moi. Edgar Morin a publié cette œuvre magistrale, en six volumes, La Méthode. Il nous y rappelle que la cohérence peut être enrichie par la Complexité. Il y a des cohérences qui sont simples et qui peuvent suffire au sens d’une vie. Une fois, j’ai demandé à mon père ce qui l’amenait à croire en Dieu et il a eu cette charmante réponse, « parce que si Dieu n’existait pas, la vie n’aurait pas de sens. » C’est cohérent et ça a tenu le coup pour plus de 90 ans chez lui. Mais, heureusement ou malheureusement pour son fils, ça n’a pas eu le même effet. J’ai donc dû me rabattre sur des personnages (idéalisés ?) comme Edgar Morin : une cohérence capable de reconnaître complémentarité et antagonisme s’intégrant dans une complexité jamais en repos, s’auto-organisant à l’infini…
[1] Les sources sont malheureusement limitées, elles se résument à celles en provenance de… représentants de la même espèce… aucune assurance absolue d’objectivité 😉.
[2] Quand j’étais adolescent, ma mère avait insisté pour que j’apprenne à dactylographier. C’était l’époque des machines à écrire. Je sais maintenant que j’ai ainsi développé une mémoire procédurale qui fait que lorsque j’ai une idée, mes doigts commencent déjà à pianoter; écrire est devenu pour moi avoir mes doigts sur un clavier. Au fil des ans, j’ai perdu la notion de la disposition des lettres, mais mes doigts savent toujours où les retrouver.
[3] Je crois avoir oublié dans ce blogue de le mettre dans les listes des personnes qui m’ont profondément influencé.
[4] L’être humain ramène si souvent à soi – Edgar Morin a déjà souligné le profond égocentrisme des individus de notre espèce
[5] Le titre d’un livre de Raymond Aron (1955, révisé en 1968 chez nrf Gallimard). Avec ses pages toutes jaunies il traîne toujours dans ma bibliothèque, sa présence me rappelant ma période d’addiction aux idées.
[6] Je m’amuse à penser qu’il existerait une communication implicite entre certains êtres, un peu comme si nous avions accès à un réseau WiFi partagé entre cerveaux qui induirait une communauté de ressentis et de compréhensions même si nous ne nous sommes jamais rencontrés.
[7] Une association qui surgit : le film « Zelig » de Woody Allen où le protagoniste passe d’une croyance à une autre.
[8] Je mets de côté pour le moment toute la question des enjeux psychologiques qui nous conduisent à une telle intentionnalité… par exemple, pourquoi ne pas prendre la vie plus simplement, vivre sans se poser toutes ces questions?
[9] Au moment où j’écris ces lignes, je suis encore sous l’effet de cette romantique histoire d’amour impliquant Avika (je ne vous dirai pas avec qui pour ne pas briser votre plaisir) dans la série télévisée « Shtisel. »
[10] Mon cheminement personnel dans la vie a été une suite de dés-idéalisations ou de pertes du pouvoir de signification qu’ont eu plusieurs personnes idéalisées sur moi. L’idéalisation de personnes repose essentiellement sur notre propre besoin de leur attribuer cette position; elles ne possèdent pas cette caractéristique en soi, nous leur procurons.
[11] Ce que j’appelle aujourd’hui un effondrement de paradigme.
Bonjour Pierre,
Toujours un plaisir de te lire !